À la recherche des origines du langage

Pige pour le n°1 de Vrai­ment


En l’absence de toute trace tan­gible, l’apparition du lan­gage chez l’homme reste un mys­tère que tentent de per­cer depuis deux siècles les dif­fé­rentes dis­ci­plines scien­ti­fiques.


Long­temps, l’apparition du lan­gage a trou­vé son expli­ca­tion dans des mythes, reli­gieux ou non, ou des théo­ries phi­lo­so­phiques. À par­tir de Charles Dar­win et de sa théo­rie de l’évolution au milieu du XIXe siècle, l’idée que l’humain, comme les ani­maux, est le pro­duit d’une évo­lu­tion natu­relle fait son che­min chez les scien­ti­fiques. Et avec elle une ques­tion essen­tielle : com­ment, à la dif­fé­rence des ani­maux, le lan­gage est-il venu à l’homme ? Contrai­re­ment à d’autres acti­vi­tés humaines comme la taille de la pierre, le lan­gage n’a pas lais­sé de trace avant l’invention de l’écriture. Aucune preuve directe, aucun élé­ment maté­riel, aucune trace fos­sile ne per­mettent de remon­ter jusqu’à ses ori­gines.

Pour en per­cer le mys­tère, il faut donc inter­ro­ger et croi­ser dif­fé­rentes dis­ci­plines (bio­lo­gie, lin­guis­tique, archéo­lo­gie), à la recherche de preuves indi­rectes. Bio­lo­gi­que­ment se pose tout d’abord la ques­tion des  capa­ci­tés du corps humain à pro­duire un lan­gage. Et de sa spé­ci­fi­ci­té par rap­port à celui des ani­maux, à com­men­cer par ceux dont nous sommes les plus proches : les pri­mates. Cer­tains ani­maux sont certes capables de com­mu­ni­quer un dan­ger immé­diat ou une dis­po­ni­bi­li­té sexuelle en émet­tant des signes, des sons, voire des ultra­sons. Mais seul l’humain est capable de créer un sys­tème assez com­plexe pour  expri­mer un pas­sé, un pré­sent et un futur ain­si qu’un ici et un là-bas, ce que l’on appelle le lan­gage.

Le larynx en question

Jusqu’au début du siècle, on pen­sait que les singes n’étaient pas capables phy­si­que­ment de pro­non­cer cer­tains sons utiles au lan­gage. Ce qui leur inter­di­sait, de fait, tout accès à ce mode de com­mu­ni­ca­tion.

Alors que la posi­tion très basse de son larynx per­met à l’humain d’articuler une mul­ti­tude de sons très dif­fé­rents, celui des autres pri­mates, beau­coup plus haut, n’offrirait pas les mêmes capa­ci­tés. Cette hypo­thèse a été infir­mée au début des années 2000 par le bio­lo­giste amé­ri­cain Tecum­seh Fitch. Ce spé­cia­liste du lan­gage expli­quait en jan­vier, lors d’une confé­rence scien­ti­fique orga­ni­sée par l’Institute of Lan­guage, Com­mu­ni­ca­tion and the Brain (ILCB) d’Aix-en-Provence, avoir fil­mé avec des camé­ras à rayons X des macaques, des rennes et des chiens en train de mâcher ou d’émettre des sons. Il a ain­si pu mettre en évi­dence que leur larynx des­cen­dait très bas pen­dant ces acti­vi­tés. La mobi­li­té de cet organe n’est donc pas propre à l’humain et ne suf­fit pas à expli­quer sa capa­ci­té à par­ler. Plus géné­ra­le­ment, l’appareil vocal humain n’est pas le seul à pou­voir pro­duire les sons utiles au lan­gage. Pour en appor­ter la preuve, Tecum­seh Fitch et son équipe ont modé­li­sé l’appareil vocal entier du macaque dans quatre-vingt-dix-neuf posi­tions dif­fé­rentes. En uti­li­sant des modèles acous­tiques, ils ont ensuite syn­thé­ti­sé les dif­fé­rents sons sus­cep­tibles d’en sor­tir. Et en pio­chant dans cette biblio­thèque sonore, ils ont réus­si à repro­duire une phrase, en l’occurrence « will you mar­ry me ? » (« veux-tu m’épouser ? »).

Selon Tecum­seh Fitch, la seule dif­fé­rence bio­lo­gique fon­da­men­tale entre l’humain et les autres ani­maux concer­nant le lan­gage se situe­rait au niveau du cer­veau. Et plus pré­ci­sé­ment dans cette zone appe­lée l’aire de Bro­ca, beau­coup plus déve­lop­pée chez l’humain. Cette zone, décou­verte en 1861 par Paul Bro­ca, méde­cin et anthro­po­logue fran­çais, per­met­trait d’élaborer une récur­si­vi­té indis­pen­sable au lan­gage, c’est-à-dire la pos­si­bi­li­té, en éla­bo­rant une phrase, de répé­ter indé­fi­ni­ment la même règle. Par exemple : « Julien explique sou­vent [qu’Élodie lui avait avoué [que Med­hi lui avait chu­cho­té [que Débo­rah avait pen­sé [que… » ou encore « le ciel bleu azur mar­seillais imma­cu­lé… ». C’est ce pro­cé­dé qui nous per­met de décrire des rela­tions com­plexes.

Divergences chez les linguistes

La bio­lo­gie n’est tou­te­fois pas la seule dis­ci­pline à pou­voir nous éclai­rer sur les ori­gines du lan­gage. En tant que science dévo­lue à son étude, la lin­guis­tique devrait, elle aus­si, appor­ter sa pierre à l’édifice. La Socié­té de lin­guis­tique de Paris a pour­tant offi­ciel­le­ment inter­dit à ses membres de se pen­cher sur la ques­tion en 1866, soit quelques années après la paru­tion de L’Origine des espèces de Charles Dar­win. Et ce refus, comme l’explique Syl­vain Auroux, his­to­rien et phi­lo­sophe des sciences du lan­gage, dans son livre La Ques­tion de l’origine des langues (PUF, 2007), ne se limite pas aux cher­cheurs fran­çais. Beau­coup de lin­guistes de l’époque se dés­in­té­ressent en effet du sujet, qu’ils jugent trop polé­mique dans une socié­té reli­gieuse et impos­sible à docu­men­ter en l’absence de preuves directes. Ce n’est que dans la deuxième par­tie du XXe siècle que les lin­guistes s’emparent vrai­ment de la ques­tion. Par­mi eux, l’Américain Noam Chom­sky essaie alors d’imposer l’idée que le lan­gage serait inné chez l’humain et qu’il ne serait pas, au départ, un moyen de com­mu­ni­quer mais un moyen de struc­tu­rer sa pen­sée pour soi-même. Son com­pa­triote Mor­ris Swa­desh, lin­guiste et anthro­po­logue, invente pour sa part la glot­to­chro­no­lo­gie, tech­nique qui per­met de trou­ver simi­li­tudes et paren­tés entre deux langues en com­pa­rant des mots proches. C’est en s’appuyant sur ces recherches que deux scien­ti­fiques néo-zélan­dais, Rus­sell Gray et Quen­tin Atkin­son, ont réus­si en 2003 à faire remon­ter l’origine des langues indo-euro­péennes à au moins 7 800 ans avant J.-C.

Pour per­cer le mys­tère de la langue, d’autres cher­cheurs ont eu recours à l’archéologie. En posant l’hypothèse qu’il est impos­sible d’accomplir cer­taines actions sans un lan­gage struc­tu­ré. Dans La Genèse du lan­gage et des langues (Édi­tions Sciences humaines, 2018), Jacques Fran­çois, pro­fes­seur de lin­guis­tique émé­rite à l’université de Caen Basse-Nor­man­die, se fait ain­si l’écho des tra­vaux de deux cher­cheurs fran­çais.

Sur les traces des premiers explorateurs

En 2005, Chris­tophe Cou­pé et Jean-Marie Hom­bert ont déduit de tra­vaux archéo­lo­giques sur l’exploration de l’Australie par un peuple venant de Nou­velle-Gui­née il y a 50 000 ans que ce peuple uti­li­sait, sans doute, un lan­gage struc­tu­ré.

On ne peut dis­tin­guer l’Australie à l’œil nu depuis les côtes gui­néennes. L’hypothèse de Cou­pé et Hom­bert est donc que ce peuple a obser­vé les vols d’oiseaux et en a déduit l’existence d’un autre ter­ri­toire. Pour le véri­fier, il a fal­lu que ces hommes pla­ni­fient col­lec­ti­ve­ment la construc­tion de radeaux et la consti­tu­tion de réserves ali­men­taires. Or, pour les cher­cheurs, cette pla­ni­fi­ca­tion n’est pos­sible qu’en ayant acquis les  idées de but et de sous-but.

Le lan­gage struc­tu­ré étant le seul outil per­met­tant de repré­sen­ter ces idées, le peuple de Nou­velle-Gui­née a donc eu recours au lan­gage pour orga­ni­ser son expé­di­tion sur les côtes aus­tra­liennes. Depuis les années 2000 et sur ces bases, les recherches inter­dis­ci­pli­naires sur l’origine du lan­gage se mul­ti­plient. En confron­tant ces dif­fé­rentes approches, il est aujourd’hui pos­sible de dater l’apparition du lan­gage dans une  four­chette allant de -50 000 à -200 000 ans avant J.-C. Cette esti­ma­tion très large donne pro­ba­ble­ment rai­son aux lin­guistes du XIXe siècle : cher­cher à dater pré­ci­sé­ment l’origine du lan­gage est une entre­prise vaine. Mais, un peu comme le lan­gage a per­mis aux pre­miers humains de décrire leur monde, ces dif­fé­rentes recherches ont per­mis de poser les bases d’un dia­logue inter­dis­ci­pli­naire fer­tile sur cette facul­té par­ti­cu­liè­re­ment humaine qu’est le lan­gage.

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