La pirate des publications scientifiques

Lire gra­tui­te­ment des publi­ca­tions scien­ti­fiques nor­ma­le­ment fac­tu­rées une ving­taine d’euros par article, c’est ce que per­met Sci-Hub. Ce site inter­net clan­des­tin a été créé par Alexan­dra Elba­kyan, une cher­cheuse kaza­khe pour­sui­vie par la jus­tice amé­ri­caine.

La pirate des publications scientifiques Lire gratuitement des publications scientifiques normalement facturées une vingtaine d’euros par article, c’est ce que permet Sci-Hub. Ce site internet clandestin a été créé par Alexandra Elbakyan, une chercheuse kazakhe poursuivie par la justice américaine.En 2011, quand Alexandra Elbakyan crée Sci-Hub, une bibliothèque scientifique clan- destine en ligne, elle veut juste accéder à la coûteuse littérature scientifique afin de pouvoir travailler. L’université d’A stana, au Kazakhstan, où elle étudie les neurosciences, n’a pas les moyens de lui fournir l’accès à tous les articles scientifiques dont elle a besoin pour élaborer, comme tout chercheur, une bibliographie décri- vant l’état de l’art de sa problématique. La jeune étudiante invente alors un moyen de télécharger très rapide- ment les articles scientifiques sans les payer. Aujourd’hui, des milliers d’internautes, en majorité des cher- cheurs, l’utilisent quotidiennement. Les chercheurs pratiquaient déjà depuis longtemps, par courrier puis par e-mail ou sur forum internet, l’échange d’articles scientifiques. Mais, après avoir récupéré un certain nombre de publications pour elle ou pour ses collègues, la jeune étu- diante décide d’automatiser la procédure. 164 000 téléchargements par jour Alexandra Elbakyan conçoit alors un système utilisant un réseau d’ordina- teurs ayant accès à certains abonnements de revues et qui stocke, petit à petit, les articles demandés sur un serveur. Sci-Hub est né. Cette nouvelle plate- forme bouscule et questionne le marché de l’édition scientifique. Encore récem- ment, le site Sci-Hub ne disait rien à personne, même aux chercheurs à qui il s’adresse. Guillaume Cabanac, maître de 50 conférences à l’université de Toulouse et l’un des premiers chercheurs à s’être pen- chés sur le phénomène, estime qu’« en 2014 Sci-Hub était encore underground. Quelques doctorants n’ayant accès qu’à très peu d’articles avaient trouvé ce “sys- tème de survie”. » Mais, depuis, Sci-Hub s’est popularisé dans la communauté scientifique. Début 2016, 164 000 articles par jour y étaient téléchargés. Guillaume Cabanac explique ce succès croissant : La plateforme stocke maintenant plus de 95 % de la bibliographie scientifique mondiale « Sci-Hub, dans le monde de l’informa- tion scientifique et technique, c’est la disruption totale, l’outsider qui arrive et la plateforme qui donne accès aux docu- ments bien plus vite que les plateformes légales. Même certains chercheurs ayant accès, grâce à leur bibliothèque universi- taire, aux plateformes légales passent par Sci-Hub, qui est plus simple d’accès et plus rapide. » Et le site stocke maintenant plus de 95 % de la bibliographie scien- tifique mondiale. Rapidement, d’autres chercheurs ont commencé à utiliser son système. Et les gros éditeurs scientifiques n’ont pas manqué de réagir juridique- ment. L’un d’entre eux, Elsevier, a gagné l’été dernier devant la justice améri- caine un premier procès contre Sci-Hub, Alexandra Elbakyan et d’autres projets du même genre. Une pratique illégale sanctionnée par la justice Tous ont été condamnés à lui verser 15 millions de dollars. En novembre 2017, les tribunaux ont également donné raison à l’American Chemical Society, enjoi- gnant à la chercheuse de verser 4,8 mil- lions de dollars. Mais ces sommes resteront sans doute encore longtemps virtuelles, car la justice américaine n’a que peu de prise sur la chercheuse kazakhe. Celle-ci fait profil bas et se contente de gérer Sci-Hub dans une ex-République de l’ancienne Union soviétique, dont elle tient le nom secret pour se protéger des autorités américaine. Parallèlement à cette activité, elle poursuit ses travaux sur l’histoire des sciences. Aux États-Unis, la justice a demandé aux fournisseurs d’ac- cès à internet américains de bloquer le site et aux moteurs de recherche de ne plus l’afficher dans leurs résultats. Pour l’instant, Alexandra Elbakyan réussit à les contourner et à maintenir sa plateforme accessible aux chercheurs. Dans un entre- tien donné au site web Vox, début 2016, Alexandra Elbakyan citait Robert K. Merton, l’un des premiers sociologues des sciences. Selon elle, il estimait que « la propriété commune intellectuelle (c’est-à- dire le communisme) est l’un des prin- cipes essentiels sur lesquels repose la science. Il pensait que le concept de propriété intellectuelle était contradictoire en lui-même. » Elle s’y décrit comme une « fervente pirate » qui demande sinon la fin du droit d’auteur, au moins une modi- fication des lois pour permettre le partage gratuit des connaissances scientifiques. Les tarifs des éditeurs montrés du doigt Aujourd’hui, le succès du site ne faiblit pas. Car, même si les institutions pour lesquelles travaillent les chercheurs les poussent de plus en plus à publier dans des revues accessibles gratuitement, la plupart des articles sont encore payants. Les plus gros éditeurs se sont rendus Jeudi 08 février 2018 _ Vraiment #0 incontournables. Tous les chercheurs ont besoin d’y publier pour faire avancer leur carrière. C’est en partie ce qui explique le prix très élevé des articles, approchant souvent les 30 dollars (environ 25 euros). Depuis les années 2000, les cinq princi- paux éditeurs scientifiques augmentent régulièrement les prix, ce qui a porté leurs marges opérationnelles à plus de 32 % en 2014 1 . Une charge de plus en plus lourde pour les bibliothèques universi- taires, abonnées aux différentes revues pour en offrir la consultation à leurs chercheurs. L’université Clermont Auvergne a vu, par exemple, sa facture auprès du principal éditeur scientifique, Elsevier, passer de 382 000 euros en 2011 à 580 000 euros en 2016. L’université de Clermont-Ferrand n’est pas la seule à en souffrir. Les universités des pays pauvres sont les premières pénalisées. Même la prestigieuse Harvard déclarait, dès 2012, ne plus être en mesure de payer « des prix devenus exorbitants ». De l’aveu de la revue Science, qui a publié en 2016 une grande enquête sur l’utilisation de Sci- Hub, le monde académique est devenu « un monde Sci-Hub ».

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Pige pour le n°0 de l’hebdomadaire Vrai­ment – Février 2018

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