La pirate des publications scientifiques

Pige pour le n°0 de l’hebdomadaire Vrai­ment – Février 2018


Lire gra­tui­te­ment des publi­ca­tions scien­ti­fiques nor­ma­le­ment fac­tu­rées une ving­taine d’euros par article, c’est ce que per­met Sci-Hub. Ce site inter­net clan­des­tin a été créé par Alexan­dra Elba­kyan, une cher­cheuse kaza­khe pour­sui­vie par la jus­tice amé­ri­caine.


En 2011, quand Alexan­dra Elba­kyan crée Sci-Hub, une biblio­thèque scien­ti­fique clan­des­tine en ligne, elle veut juste accé­der à la coû­teuse lit­té­ra­ture scien­ti­fique afin de pou­voir tra­vailler. L’université d’Astana, au Kaza­khs­tan, où elle étu­die les neu­ros­ciences, n’a pas les moyens de lui four­nir l’accès à tous les articles scien­ti­fiques dont elle a besoin pour éla­bo­rer, comme tout cher­cheur, une biblio­gra­phie décri­vant l’état de  l’art de sa pro­blé­ma­tique. La jeune étu­diante invente alors un moyen de télé­char­ger très rapi­de­ment les articles scien­ti­fiques sans les payer. Aujourd’hui, des mil­liers d’internautes, en majo­ri­té des cher­cheurs,  l’utilisent quo­ti­dien­ne­ment.

Les cher­cheurs pra­ti­quaient déjà depuis long­temps, par cour­rier puis par e-mail ou sur forum inter­net, l’échange d’articles scien­ti­fiques. Mais, après avoir récu­pé­ré un cer­tain nombre de publi­ca­tions pour elle ou pour ses col­lègues, la jeune étu­diante décide d’automatiser la pro­cé­dure.

164 000 téléchargements par jour

Alexan­dra Elba­kyan conçoit alors un sys­tème uti­li­sant un réseau d’ordinateurs ayant accès à cer­tains abon­ne­ments de revues et qui stocke, petit à petit, les articles deman­dés sur un ser­veur.

Sci-Hub est né. Cette nou­velle pla­te­forme bous­cule et ques­tionne le mar­ché de l’édition scien­ti­fique. Encore récem­ment, le site Sci-Hub ne disait rien à per­sonne, même aux cher­cheurs à qui il s’adresse. Guillaume Caba­nac, maître de confé­rences à l’université de Tou­louse et l’un des pre­miers cher­cheurs à s’être pen­chés sur le phé­no­mène, estime qu’« en 2014 Sci-Hub était encore under­ground. Quelques doc­to­rants n’ayant accès qu’à très peu d’articles avaient trou­vé ce “sys­tème de sur­vie”. » Mais, depuis, Sci-Hub s’est popu­la­ri­sé dans la com­mu­nau­té scien­ti­fique. Début 2016, 164 000 articles par jour y étaient  télé­char­gés. Guillaume Caba­nac explique ce suc­cès crois­sant : « Sci-Hub, dans le monde de l’information scien­ti­fique et tech­nique, c’est la dis­rup­tion totale, l’outsider qui arrive et la pla­te­forme qui donne accès aux docu­ments bien plus vite que les pla­te­formes légales. Même cer­tains cher­cheurs ayant accès, grâce à leur biblio­thèque uni­ver­si­taire, aux pla­te­formes légales passent par Sci-Hub, qui est plus simple d’accès et plus rapide. » Et le site stocke main­te­nant plus de 95 % de la biblio­gra­phie scien­ti­fique mon­diale. Rapi­de­ment, d’autres cher­cheurs ont com­men­cé à uti­li­ser son sys­tème. Et les gros édi­teurs scien­ti­fiques n’ont pas man­qué de réagir juri­di­que­ment. L’un d’entre eux, Else­vier, a gagné l’été der­nier devant la jus­tice amé­ri­caine un pre­mier pro­cès contre Sci-Hub, Alexan­dra Elba­kyan et d’autres pro­jets du même genre.

Une pratique illégale sanctionnée par la justice

Tous ont été condam­nés à lui ver­ser 15 mil­lions de dol­lars. En novembre 2017, les tri­bu­naux ont éga­le­ment don­né rai­son à l’American Che­mi­cal Socie­ty, enjoi­gnant à la cher­cheuse de ver­ser 4,8 mil­lions de dol­lars. Mais ces sommes res­te­ront sans doute encore long­temps vir­tuelles, car la jus­tice amé­ri­caine n’a que peu de prise sur la cher­cheuse kaza­khe. Celle-ci fait pro­fil bas et se contente de gérer Sci-Hub dans une  Répu­blique de l’ancienne Union sovié­tique, dont elle tient le nom secret pour se pro­té­ger des auto­ri­tés amé­ri­caine. Paral­lè­le­ment à cette acti­vi­té, elle pour­suit ses tra­vaux sur l’histoire des sciences. Aux États-Unis, la jus­tice a deman­dé aux four­nis­seurs d’accès à inter­net amé­ri­cains de blo­quer le site et aux moteurs de recherche de ne plus l’afficher dans leurs résul­tats. Pour l’instant, Alexan­dra Elba­kyan réus­sit à les contour­ner et à main­te­nir sa pla­te­forme acces­sible aux cher­cheurs. Dans un entre­tien don­né au site web Vox, début 2016, Alexan­dra Elba­kyan citait Robert K. Mer­ton, l’un des pre­miers socio­logues des sciences. Selon elle, il esti­mait que « la pro­prié­té com­mune intel­lec­tuelle (c’est-à-dire le com­mu­nisme) est l’un des prin­cipes essen­tiels sur les­quels repose la science. Il pen­sait que le concept de pro­prié­té  intel­lec­tuelle était contra­dic­toire en lui-même. » Elle s’y décrit comme une « fer­vente pirate » qui demande sinon la fin du droit d’auteur, au moins une modi­fi­ca­tion des lois pour per­mettre le par­tage
gra­tuit des connais­sances scien­ti­fiques.

Les tarifs des éditeurs montrés du doigt

Aujourd’hui, le suc­cès du site ne fai­blit pas. Car, même si les ins­ti­tu­tions pour les­quelles tra­vaillent les cher­cheurs les poussent de plus en plus à publier dans des revues acces­sibles gra­tui­te­ment, la plu­part des articles sont encore payants. Les plus gros édi­teurs se sont ren­dus incon­tour­nables. Tous les cher­cheurs ont besoin d’y publier pour faire avan­cer leur car­rière. C’est en par­tie ce qui explique le prix très éle­vé des articles, appro­chant sou­vent les 30 dol­lars (envi­ron 25 euros). Depuis les années 2000, les cinq prin­ci­paux édi­teurs scien­ti­fiques aug­mentent régu­liè­re­ment les prix, ce qui a por­té leurs marges opé­ra­tion­nelles à plus de 32 % en 2014 1Selon la direc­tion scien­ti­fique et tech­nique de l’information du CNRS . Une charge de plus en plus lourde pour les biblio­thèques uni­ver­si­taires, abon­nées aux dif­fé­rentes revues pour en offrir la consul­ta­tion à leurs cher­cheurs. L’université Cler­mont Auvergne a vu, par exemple, sa fac­ture auprès du prin­ci­pal édi­teur scien­ti­fique, Else­vier, pas­ser de 382 000 euros en 2011 à 580 000 euros en 2016. L’université de Cler­mont-Fer­rand n’est pas la seule à en souf­frir. Les uni­ver­si­tés des pays pauvres sont les pre­mières péna­li­sées. Même la pres­ti­gieuse Har­vard décla­rait, dès 2012, ne plus être en mesure de payer « des prix deve­nus exor­bi­tants ». De l’aveu de la revue Science, qui a publié en 2016 une grande enquête sur l’utilisation de Sci-Hub, le monde aca­dé­mique est deve­nu « un monde Sci-Hub ».

La pirate des publications scientifiques Lire gratuitement des publications scientifiques normalement facturées une vingtaine d’euros par article, c’est ce que permet Sci-Hub. Ce site internet clandestin a été créé par Alexandra Elbakyan, une chercheuse kazakhe poursuivie par la justice américaine.En 2011, quand Alexandra Elbakyan crée Sci-Hub, une bibliothèque scientifique clan- destine en ligne, elle veut juste accéder à la coûteuse littérature scientifique afin de pouvoir travailler. L’université d’A stana, au Kazakhstan, où elle étudie les neurosciences, n’a pas les moyens de lui fournir l’accès à tous les articles scientifiques dont elle a besoin pour élaborer, comme tout chercheur, une bibliographie décri- vant l’état de l’art de sa problématique. La jeune étudiante invente alors un moyen de télécharger très rapide- ment les articles scientifiques sans les payer. Aujourd’hui, des milliers d’internautes, en majorité des cher- cheurs, l’utilisent quotidiennement. Les chercheurs pratiquaient déjà depuis longtemps, par courrier puis par e-mail ou sur forum internet, l’échange d’articles scientifiques. Mais, après avoir récupéré un certain nombre de publications pour elle ou pour ses collègues, la jeune étu- diante décide d’automatiser la procédure. 164 000 téléchargements par jour Alexandra Elbakyan conçoit alors un système utilisant un réseau d’ordina- teurs ayant accès à certains abonnements de revues et qui stocke, petit à petit, les articles demandés sur un serveur. Sci-Hub est né. Cette nouvelle plate- forme bouscule et questionne le marché de l’édition scientifique. Encore récem- ment, le site Sci-Hub ne disait rien à personne, même aux chercheurs à qui il s’adresse. Guillaume Cabanac, maître de 50 conférences à l’université de Toulouse et l’un des premiers chercheurs à s’être pen- chés sur le phénomène, estime qu’« en 2014 Sci-Hub était encore underground. Quelques doctorants n’ayant accès qu’à très peu d’articles avaient trouvé ce “sys- tème de survie”. » Mais, depuis, Sci-Hub s’est popularisé dans la communauté scientifique. Début 2016, 164 000 articles par jour y étaient téléchargés. Guillaume Cabanac explique ce succès croissant : La plateforme stocke maintenant plus de 95 % de la bibliographie scientifique mondiale « Sci-Hub, dans le monde de l’informa- tion scientifique et technique, c’est la disruption totale, l’outsider qui arrive et la plateforme qui donne accès aux docu- ments bien plus vite que les plateformes légales. Même certains chercheurs ayant accès, grâce à leur bibliothèque universi- taire, aux plateformes légales passent par Sci-Hub, qui est plus simple d’accès et plus rapide. » Et le site stocke maintenant plus de 95 % de la bibliographie scien- tifique mondiale. Rapidement, d’autres chercheurs ont commencé à utiliser son système. Et les gros éditeurs scientifiques n’ont pas manqué de réagir juridique- ment. L’un d’entre eux, Elsevier, a gagné l’été dernier devant la justice améri- caine un premier procès contre Sci-Hub, Alexandra Elbakyan et d’autres projets du même genre. Une pratique illégale sanctionnée par la justice Tous ont été condamnés à lui verser 15 millions de dollars. En novembre 2017, les tribunaux ont également donné raison à l’American Chemical Society, enjoi- gnant à la chercheuse de verser 4,8 mil- lions de dollars. Mais ces sommes resteront sans doute encore longtemps virtuelles, car la justice américaine n’a que peu de prise sur la chercheuse kazakhe. Celle-ci fait profil bas et se contente de gérer Sci-Hub dans une ex-République de l’ancienne Union soviétique, dont elle tient le nom secret pour se protéger des autorités américaine. Parallèlement à cette activité, elle poursuit ses travaux sur l’histoire des sciences. Aux États-Unis, la justice a demandé aux fournisseurs d’ac- cès à internet américains de bloquer le site et aux moteurs de recherche de ne plus l’afficher dans leurs résultats. Pour l’instant, Alexandra Elbakyan réussit à les contourner et à maintenir sa plateforme accessible aux chercheurs. Dans un entre- tien donné au site web Vox, début 2016, Alexandra Elbakyan citait Robert K. Merton, l’un des premiers sociologues des sciences. Selon elle, il estimait que « la propriété commune intellectuelle (c’est-à- dire le communisme) est l’un des prin- cipes essentiels sur lesquels repose la science. Il pensait que le concept de propriété intellectuelle était contradictoire en lui-même. » Elle s’y décrit comme une « fervente pirate » qui demande sinon la fin du droit d’auteur, au moins une modi- fication des lois pour permettre le partage gratuit des connaissances scientifiques. Les tarifs des éditeurs montrés du doigt Aujourd’hui, le succès du site ne faiblit pas. Car, même si les institutions pour lesquelles travaillent les chercheurs les poussent de plus en plus à publier dans des revues accessibles gratuitement, la plupart des articles sont encore payants. Les plus gros éditeurs se sont rendus Jeudi 08 février 2018 _ Vraiment #0 incontournables. Tous les chercheurs ont besoin d’y publier pour faire avancer leur carrière. C’est en partie ce qui explique le prix très élevé des articles, approchant souvent les 30 dollars (environ 25 euros). Depuis les années 2000, les cinq princi- paux éditeurs scientifiques augmentent régulièrement les prix, ce qui a porté leurs marges opérationnelles à plus de 32 % en 2014 1 . Une charge de plus en plus lourde pour les bibliothèques universi- taires, abonnées aux différentes revues pour en offrir la consultation à leurs chercheurs. L’université Clermont Auvergne a vu, par exemple, sa facture auprès du principal éditeur scientifique, Elsevier, passer de 382 000 euros en 2011 à 580 000 euros en 2016. L’université de Clermont-Ferrand n’est pas la seule à en souffrir. Les universités des pays pauvres sont les premières pénalisées. Même la prestigieuse Harvard déclarait, dès 2012, ne plus être en mesure de payer « des prix devenus exorbitants ». De l’aveu de la revue Science, qui a publié en 2016 une grande enquête sur l’utilisation de Sci- Hub, le monde académique est devenu « un monde Sci-Hub ».

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Pige pour le n°0 de l’hebdomadaire Vrai­ment – Février 2018

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